/// broaaar ///

« journal / extrait » 2011-12-17 / E.5131

la vie pourrait être douce
si n’étaient
les cons

il est d’usage, en ce lieu, feu rouge de traversée de boulevard, d’adopter non deux
mais trois files
certes, une seule ligne de partage pointille le goudron
mais tout utilisateur chevronné sait qu’à cette heure-là
il faut se ranger non à deux, mais à trois (que de douceurs partagées)

dans le véhicule, sur côté main qui écrit, du mouvement
et
de mouvement en mouvement
mon regard, suivi de ma face de conducteur éclairé, finit par poser sa surprise
sur les deux abrutis de droite

cerveau index, message électrique
la vitre, la mienne, se baisse, électrique

la leur itou !
je tends l’oreille, mes yeux depuis six secondes subissent
le tableau d’animaux, type hyène, agacés, langues pendues, type vipère

l’oreille perçoit, comme leur vitre ouvre leur espace sur le monde extérieur
elle perçoit : broaaar broaaar broaaar…

– broaaar deux voies, broaaar, pas là, tourner, broaaar, tout droit !!!

calme et respectueux, je leur (aux hyènes) intime l’idée de discuter plutôt que de nous servir de nos gueules
et je tente de leur expliquer… (vaste programme qui reste à écrire, avec stratégie pédagogique vainement élaborée)

il s’agit, leur explique-je, d’investir l’espace dans son ensemble
je travaille là et…
– broaaar broaaar broaaar travaille broaaar moi aussi !!!
il s’excite sur sa sacoche
– broaaar broaaar broaaar !!!
il en sort sa carte, qu’il me fiche sous les yeux (ouhhh, j’ai peur…)

/ d’une certaine manière…
j’en ai rien à branler /

il le comprend, je crois, et range son bout de papier devenu inutile – qu’il doit sortir, pour se rassurer, pour en imposer, quatre à cinq fois par jour, tout rouge, tout excédé par tous ces cons qui l’entourent et qui ne respectent pas les règles !!!

la femme broaaar est dans le même état – gros manteau noir, or aux oreilles, rouge aux lèvres – excédée, fière de son mâââri : broaaar broaaar broaaar – levez les bras ! froncez les sourcils, pétez un coup !

deux voitures de front plutôt que trois
c’est perdre le bénéfice de trois quand nous sommes six
neuf plutôt que six !

– y a qu’à broaaar passer au feu rouge aussi !!! broaaar pour aller broaaar plus vite !!!
– vous remarquerez (j’hésite, je ne sais si je dois ponctuer mon discours de « broaaar « ou  d’autres noms d’oiseau) que je ne suis pas passé au feu rouge, que je ne cherche pas à gagner du temps, mais de l’espace… que je m’inquiète bien plutôt des véhicules qui, derrière nous, risquent être heurtés par l’arrière (belle perspective) et par les fous du volant du boulevard.

– c’est pas moi broaaar qui fais les routes…
– cela ne nous empêche pas d’être intelligent… de nous organiser à neuf plutôt qu’à six, pour éviter les accidents…

broaaar n’est pas prêt à entendre les arguments soutenant une éventuelle autogestion…

– broaaar n’avez qu’à broaaar dire que c’est mal fait !!!

je m’apprête à confirmer sa lucidité soudaine
il démarre, en trombe (c’était l’occasion de le dire)
je ne peux finir ma phrase et découvre, à l’arrière de la voiture de monsieur et madame broaaar, une jeune fille, qui me regarde, calme.

elle a honte.

journal/extrait ©E.5131

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décembre 17th, 2011 by